Un incendie brûle-t-il tout seul ? 9 points pour une analyse sémiologique des médias

Je me suis contentée de faire une capture écran dans Google News avec le mot clef "incendie". Voici les principales stratégies discursives, plus ou moins conscientes, que l'analyse sémiologique permet de faire émerger.

The wildfire in France’s Fontainebleau forest, about 40 miles south-east of Paris. Photograph: Franck Desprez/SDIS 77/AFP/Getty Images

En effet, certains mécanismes ne sont pas perçus de prime abord, pourtant ils structurent notre rapport au monde et influencent notre rapport à l'événement.

Voici une liste en 9 points que j'espère pédagogique et accessible à tous et toutes.

Capture écran via Google News réalisée le 13 juillet 2026

La grammaire du feu : comment le langage médiatique construit l'incendie

1️⃣ La PERSONNIFICATION avec la suppression simple et définitive de l'agent humain : l'incendie devient sujet grammatical d'un verbe transitif (« brûler »), occupant la place syntaxique normalement réservée à un responsable humain. 

Le procès est ainsi attribué à un phénomène naturel personnifié. 

Le contraste est frappant : le titre choisit la métaphore agentive naturelle au moment même où l'hypothèse criminelle est sur la table

Pour rappel en ce moment : Fontainebleau : incendie où l'origine volontaire est plus que probable, Espagne : rupture d'un câble électrique serait à l'origine du feu, et les années précédentes, Arcachon ou Gironde, départ de feu à cause de l'humain également. 

Une stratégie discursive pour le moins étonnante lorsque l'on sait que 9 incendies sur 10 sont d'origines humaines (Source chiffres)

2️⃣ L'EUPHEMISATION : "Historique mais pas inédit", cette formule relève de ce qu'Alice Krieg-Planque, linguiste, étudie sous le nom de « formules » discursives : des tournures qui font un travail politique en se donnant l'air purement descriptif

Ici, la concession (« historique ») est immédiatement neutralisée par la restriction (« mais pas inédit »), ce qui produit un effet de relativisation — une figure proche de la litote. 

On peut aussi mobiliser Patrick Charaudeau et sa notion de « contrat de communication » médiatique : le titre gère une tension entre la visée de captation (dramatiser pour retenir l'attention) et une forme de rassurance qui évite l'affolement — mais au prix d'une déqualification de la gravité de l'événement !

3️⃣ Le champ lexical du CONTRÔLE pour de suite rassurer et apaiser les esprits. La formule "Emmanuel Macron assure que" met en avant un verbe de parole, confondu ou traité comme verbe descriptif du réel. Comme si sa parole avait un impact direct et synchronisé sur le réel. 

D'autres travaux ont montré comment la dimension performative du politique est allégrement transmise par les médias, sans besoin que l'action soit au rendez-vous. La confusion entre énoncé performatif (dont l'énonciation constitue l'action) et énoncé constatif (qui décrit un état de fait) est souvent encouragée, véhiculée, reprise sans jamais être pensée.

4️⃣ La DERESPONSABILISATION : En attribuant l'événement à un phénomène climatique global et diffus ("le climat change", "il fait plus chaud partout", "la canicule"), le texte évite d'interroger des choix concrets et locaux : par exemple, le nombre de pompiers, la politique de prévention, l'aménagement du territoire en zone à risque. On déplace la cause vers quelque chose de si vaste ("le climat") que plus personne n'est identifiable comme responsable — ni l'individu, ni l'État. Pas de responsable, pas de coupable, donc. Une telle vision du réel empêche à la fois le diagnostic et la résolution du problème.

5️⃣ La NOMINALISATION : Le mot même d'« incendie » est une nominalisation : un procès (le fait de mettre le feu, ou de brûler) est transformé en objet statique, en substantif  ("l'incendie"). Or, phénomène bien connu des linguistes, la nominalisation est l'une des techniques les plus efficaces pour effacer un Sujet ou un Agent (terme linguistique pour désigner celui qui réalise le Procès, le Procès étant l'action). 

Ce procédé est bien plus radical encore que la personnification décrite ci-dessus, puisqu'elle ne laisse même plus de place syntaxique à un sujet !

6️⃣ Le phénomène de CADRAGE médiatique : quand un article associe systématiquement l'incendie à la « canicule » ou à la « vigilance rouge », il propose implicitement une explication causale. L'incendie est ainsi présenté comme une conséquence quasi mécanique de la chaleur. Le cadrage pose cette réalité en postulat, sans jamais pouvoir donner les clefs ou l'espace d'interroger ce choix. 

7️⃣ La BANALISATION par ISOLEMENT et accumulation des faits : Chaque nouvel incendie est raconté comme un événement isolé et exceptionnel (« ampleur exceptionnelle », « jamais vu »), alors que la répétition sérielle d'année en année devrait, en toute logique, produire l'effet inverse. En effet, la reconnaissance d'un phénomène est avant tout structurelle ou systémique. Mais si les événements sont traités de manière isolée, la vision globale est inexistante, voire empêchée. 

Ajoutons ici la notion d'accoutumance médiatique ou de « fatigue compassionnelle » développée par Susan Moeller : la répétition des cadrages catastrophiques, loin de construire une mémoire cumulative de responsabilité, produit une forme d'usure de l'attention qui neutralise chaque nouvel épisode comme un cas isolé.

8️⃣ Un ANTHROPOCENTRISME excessif qui empêche le deuil de la Nature Certaines pertes sont socialement encadrées comme dignes d'être pleurées, d'autres non. C'est l'un des effets du cadrage médiatique évoqué précédemment.

Et si on "pleure" la fôret (et encore) c'est comme un deuil patrimonial et anthropocentré, en un mot un bien matériel : la forêt comme bien national, comme « poumon vert ».

Or le philosophe Val Plumwood nous rappelle que cela s'appelle le « raisonnement instrumental » : la nature n'est reconnue comme perte que via sa fonction pour les humains (écosystème, tourisme, symbole national), jamais comme sujet de souffrance en soi.

9️⃣L'INVISIBILISATION de l'altérité non humaine : combien d'animaux sentients (capables de souffrir) sont morts dans cet incendie ? Pourquoi ce nombre n'apparaît-il dans aucun titre, alors que le nombre d'hectares, de pompiers et d'habitations y figure systématiquement ? Ce n'est pas qu'une question de figure de style. 

A l'aspect enthropocentrique évoqué ci-dessus, s'ajoute cette question morale : la souffrance animale compte autant que la souffrance humaine, et son invisibilisation dans le langage médiatique est le symptôme d'un problème éthique réel, pas seulement discursif

Ce que l'image d'un incendie choisit de montrer (et de taire)

En tant que sémiologue, je suis obligée d'évoquer deux points supplémentaires, liés au choix des images.

1️⃣0️⃣ L'éloignement comme modalité iconographique : notons la qualité des plans largement choisis et relayés dans les médias. Ils ne sont pas anecdotiques, ce sont des plans larges, bien éloignés, sans détails. Cette mise à distance — route vide, fumée lointaine sur un paysage agricole, fumée massive, puis gros plan sur des flammes nocturnes - est à la fois psychologique et symbolique : elle permet de se dissocier affectivement de la scène où finalement seule est perçue la fumée avec "un bout de Nature".

Susan Sontag a d'ailleurs travaillé autour de la mise à distance esthétique de la souffrance dans l'image de catastrophe. Elle nous rappelle que la photo "large" esthétise l'événement et le rend contemplable plutôt que traumatique, ce qui a un effet d'anesthésie affective.

D'ailleurs, le lecteur occupe systématiquement une position de survol, jamais d'implication : il regarde la forêt brûler depuis une route vide, depuis un ciel dégagé, jamais depuis l'intérieur du sinistre. C'est une position de pouvoir visuel confortable, cohérente avec cette notion d'anesthésie affective.

1️⃣1️⃣ L'esthétique de l'INCONSEQUENCE : Zelizer, dans About to Die: How News Images Move the Public (2010), montre que la presse occidentale privilégie des images "sur le point de" (about to) plutôt que des images de mort effective — la fumée plutôt que les cadavres calcinés, l'imminence plutôt que la conséquence. Aussi la mise à distance évoquée précédemment n'est pas seulement spatiale (par effet de cadrage avec plans larges), ou symbolique (effet de cadrage conceptuel), elle est aussi temporelle.

En effet, on capture le processus, jamais son résultat le plus violent. Nous sommes donc dans le registre de l'inconséquence puisque la conséquence n'est jamais (dé-)montrée, représentée, assumée.

Notons ici que les différents sens du terme "inconséquence" se rejoignent : (1) au sens courant : l'insouciance, le fait de ne pas se soucier des suites) rencontre ici son sens étymologique strict (2) l'absence de représentation de la conséquence elle-même.

Si vous souhaitez développer votre esprit critique, je vous rappelle que vous pouvez vous former ici.

Elodie Mielczareck

ELODIE MIELCZARECK est sémiologue. Après un double cursus universitaire en lettres et linguistique, elle s'est spécialisée dans le langage et le « body language ». Également formée aux techniques de négociation du RAID et au neurocognitivisme, elle est conférencière sur le thème du non-verbal et de l'intelligence relationnelle, conseille des dirigeants d'entre-prise et accompagne certaines agences de communication et de relations publiques internationales. Très régulièrement sollicitée par les médias, elle décrypte les tendances sociétales de fond, ainsi que les dynamiques comportementales de nos représentants politiques et autres célébrités. Elle est l'auteure de Déjouez les manipulateurs (Nouveau Monde, 2016), de La Stratégie du caméléon (Cherche-Midi, 2019), de Human Decoder (Courrier du Livre, 2021), et de Anti Bullshit (Eyrolles, 2021).

https://www.elodie-mielczareck.com
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