Pourquoi Emmanuel Macron porte-t-il des lunettes aviateur ? La réponse en sémiologie

Emmanuel Macron a ressorti ses lunettes "for sure". Loin d'être un simple accessoire vestimentaire, elles sont devenues au fil du temps un véritable signe politique.

Décryptage sémiotique d'un objet qui raconte autant notre rapport au pouvoir que l'image du président.

Je remercie Axelle, de Madame Figaro, pour ses questions, qui sont à l'origine de cette analyse.

Emmanuel Macron a ressorti ses lunettes pour accueillir le sultan d’Oman en cette fin juin 2026

Quel est le sens généralement associé aux lunettes de soleil ? Qu'est-ce qu'elles renvoient ?

Je vais parler ici des lunettes dites "aviateur". 

Leur forme n'est pas anodine : leurs verres larges et enveloppants couvrent l'ensemble du champ visuel, y compris la vision périphérique. À l'origine, il s'agit d'un objet technique conçu pour protéger les pilotes de l'armée américaine des UV en altitude — d'où le nom Ray-Ban, littéralement « bannir les rayons ».

Mais très vite, la fonction s'efface derrière le symbole. Les lunettes aviateur ne protègent plus seulement du soleil : elles deviennent un signe de statut. Elles héritent de tout l'imaginaire militaire associé au pilote de chasse : le courage, le sang-froid, la maîtrise technique, l'autorité.

Roland Barthes aurait parlé d'un mythe : l'objet cesse de renvoyer à son usage pour raconter une histoire. Acheter une paire d'aviateurs, c'est acheter une parcelle de cette aura. On ne porte plus simplement des lunettes ; on emprunte le regard de celui qui surveille l'horizon sans jamais se laisser entièrement regarder.

L'objet cite et convoque une virilité héroïque, cette fois-ci rendue disponible à tous, sans effort ni risque. On achète, pour le prix d'une paire de lunettes, un peu de l'aura du pilote de chasse : le sang-froid, la maîtrise technique, le regard qui scrute l'horizon sans qu'on puisse le voir en retour.

Sont-elles un accessoire souvent utilisé par les politiques ? Si oui, pour quelles raisons ?

Les accessoires ne sont jamais anecdotiques en politique. Ils participent de la fabrication d'une figure d'autorité.

On se souvient par exemple des Ray-Ban de Nicolas Sarkozy pendant ses séances de jogging. Était-ce calculé ? Ce n'est pas la question la plus intéressante. En sémiologie, ce qui importe est moins l'intention que l'effet produit.

Les vêtements peuvent renforcer une image ou, au contraire, entrer en contradiction avec elle. Philippe Poutou apparaît cohérent lorsqu'il refuse les codes vestimentaires de la technocratie. À l'inverse, certaines ruptures — comme la célèbre veste rouge de Laurent Wauquiez — produisent immédiatement un débat parce qu'elles déplacent les attentes symboliques.

Notre cerveau est extrêmement sensible à ces signes. Il ne lit pas seulement des vêtements : il lit des positions sociales.

Concernant ces lunettes en particulier, il y a un aspect très important à mentionner : le verre miroir instaure une dissymétrie du regard. Celui qui porte la lunette type Aviator voit sans être vu — il regarde, mais son œil échappe à l'autre. C'est un objet qui produit du pouvoir par soustraction d'une partie du visage :  on n'accède pas à l'individu, seulement à son rôle, à sa fonction signifiée par l'objet. La lunette Top Gun ne cache pas seulement les yeux du soleil ; elle cache le sujet derrière une figure — celle, justement, du héros aérien — qui n'a plus rien à voir avec l'instrument optique d'origine.

Elles répètent aussi de la verticalité tant prisée par Emmanuel Macron : elles symbolisent le Statut, tout en maintenant une protection, l'Alterité étant mise à distance. Distance émotionnelle (plus difficile de le décrytper), distance physique (le verre est une barrière physiologique), distance symbolique (le mythe de l'aviateur, son sang-froid, son expertise, est incorporé).

D'abord portées à des fins "médicales" (pour cacher son œil malade), les lunettes aviateurs sont vites devenues un meme sur les réseaux sociaux avant d'être intégrées dans l'imaginarie public presque comme un accessoire signature du Président français. Pour vous, qu'est-ce qui justifie ce glissement sémiotique ?

 

Les deux lectures ne s'opposent pas.

Les lunettes peuvent parfaitement répondre à une nécessité médicale tout en produisant un effet d'image. Même si Emmanuel Macron les porte uniquement pour protéger son œil, elles activent désormais tout un imaginaire (vu ci-dessus) construit au fil de leurs réapparitions.

Ce qui me paraît plus intéressant est ailleurs.

C'est-à-dire ? Quel sens peut-on attribuer à la dernière sortie d'Emmanuel Macron avec ces lunettes (alors qu'il accueillait le roi thaïlandais) ? Coup de com pour alimenter son image de président jeune et cool ou véritable moyen de cacher un œil blessé ?

Loin d'être anecdotique, le port de ces lunettes est problématique à au moins un égard : Comment ne pas voir aussi qu'on a finalement un président-homme-sandwich faisant du placement de produit, volontairement ou non ?

Mieux qu'un épisode d'Emliy in Paris, la présence même d'un Emmanuel Macron accessoirisé nous rappelle que nous vivons à une époque où le pouvoir, c'est de faire consommer.

Un "sémiocapitalisme" où les émotions, les affects et comportements sont devenus des produits, des consommables. Un président top-gunisé dont on se rappelle davantage le physique que le propos, une figure dont l'accessoire finit parfois par occuper davantage l'espace médiatique que la parole politique elle-même.

Elodie Mielczareck

ELODIE MIELCZARECK est sémiologue. Après un double cursus universitaire en lettres et linguistique, elle s'est spécialisée dans le langage et le « body language ». Également formée aux techniques de négociation du RAID et au neurocognitivisme, elle est conférencière sur le thème du non-verbal et de l'intelligence relationnelle, conseille des dirigeants d'entre-prise et accompagne certaines agences de communication et de relations publiques internationales. Très régulièrement sollicitée par les médias, elle décrypte les tendances sociétales de fond, ainsi que les dynamiques comportementales de nos représentants politiques et autres célébrités. Elle est l'auteure de Déjouez les manipulateurs (Nouveau Monde, 2016), de La Stratégie du caméléon (Cherche-Midi, 2019), de Human Decoder (Courrier du Livre, 2021), et de Anti Bullshit (Eyrolles, 2021).

https://www.elodie-mielczareck.com
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