Bardella en couple : ce que révèle vraiment la couverture de Paris Match (ou la construction d'un mythe)
Comment en pas rebondir sur la publication récente de cette couverture par Paris Match ? Evidemment cela révèle la fibre du sémiologue, hommage déguisé au travail de Roland Barthes. A son époque, le sémiologue était le premier à décrypter et analyser les images du quotidien, du match de catch, à la DS, en passant par la publicité et Paris Match. Décryptage.
Bardella en couple : ce que révèle vraiment la couverture de Paris Match
Qu'est-ce qu'un mythe ?
Comment définir le mythe selon Barthes ?
Sans trop entrer dans la technicité linguistique et sémiologique du concept barthésien, rappelons succinctement. que le mythe, pour Roland Barthes, s'éloigne de la conception classique et usuelle du mot.
Pour le sémiologue, le mythe n'est pas une fable composée de Dieux relatifs à l'Antiquité grecque. C'est surtout l'utilisation de formes et de symboles en vue d'organiser le sens, influencer voire manipuler (même si je ne crois pas qu'il ait jamais utilisé ces derniers mots).
En effet, il existe différents niveaux de lecture. Au moins un niveau littéral, dénoté. Et un niveau connoté, complexe et construit. Comme une couche de sens supplémentaire :
" C’est le cas de ce que Hjelmslev appelle la sémiotique connotative; le premier système constitue alors le plan de dénotation et le second système (extensif au premier) le plan de connotation. On dira qu’un système connoté est un système dont le plan d’expression est constitué lui-même par un système de signification." L'Aventure Sémiologique
Bon navrée, mais on va tout de même entrer un peu dans la technique... Plus précisément, le niveau connoté (sorte de couche de signification supplémentaire) vient densifier le niveau premier, mais peu aussi parfois le détourner.
Pourquoi y'a-t-il transformation, voire déformation dans le mythe ?
Parce qu'il arrive que la connotation écrase le sens premier, vide de sa substance la signification antérieure, pour délivrer un nouveau sens.
"Le rapport qui unit le concept du mythe au sens est essentiellement un rapport de déformation". Mythologies
Plus précisément, il y a mythe lorsque la forme du premier niveau est utilisé comme Forme pour véhiculer un nouveau Sens ou nouvelle Signification. Voici le schéma canonique du mythe de Roland Barthes que l'on retrouve dans les Mythologies et l'Aventure Sémiologique.
Qu'est-ce qu'un mythe ? Voici le schéma canonique du mythe de Roland Barthes que l'on retrouve dans les Mythologies et l'Aventure Sémiologique.
Pour rendre les choses plus simples, on peut résumer et parler de ces trois niveaux afin de rendre cela plus pédagogique :
1er niveau (dénotation) : une image montre quelque chose
2e niveau (connotation) : cette image signifie autre chose
3e niveau (mythe) : cette signification devient une évidence naturelle.
Ce processus repose sur ce que Barthes appelle la naturalisation du culturel :
« Le mythe transforme l’histoire en nature. »
La couverture de Paris Match fonctionne exactement selon ce schéma.
En quoi cela est-il grave ?
En devenant mythe, l'image première n'est devenue que pure coquille vide. Le sens premier a été appauvrit et vidé. Pis, il est aliéné nous dit Barthes. Toujours à disposition, mais éloigné de sa vitalité et de ce qu'il était : parasité dépossédé, pourrait-on ajouter.
"En ce sens, on peut dire que le caractère fondamental du concept mythique, c'est d'être "approprié"" (...) Le rapport qui unit le concept du mythe au sens est essentiellement un rapport de déformation (...) Si paradoxal que cela puisse paraître, le mythe ne cache rien : sa fonction est de déformer, non de faire disparaître. Mythologies
Pourquoi cela se rapproche-t-il du champ de la manipulation ?
Parce que le sens premier est toujours aliéné et déformé, comme nous venons de le voir. Et, le caractère interpellatoire du mythe fait qu'il s'impose à nous, sans que nous puissions forcément y échapper, en tous les cas, sans que nous l'ayons demandé.
"Le mythe a un caractère impératif, interpellatoire : parti d'un concept historique, surgi directement de la contingence (...) c'est moi qu'il vient chercher : il est tourné vers moi, je subis sa force intentionnelle, il me somme de recevoir son ambiguïté expansive."Mythologies
Dans le mythe, cette communication "seconde", tout est motivé, tout est prévu pour que nous soyons sommé de répondre à cette "invitation" du sens. Le mythe nous oblige, poursuit Barthes. C'est un "appel" à la reconnaissance.
Et cet appel, pour être plus impératif, a consenti à tous les appauvrissements. Mythologies
C'est aussi cela la pauvreté du Monde dans lequel nous évoluons : toujours les mêmes formes, les mêmes figures, les mêmes symboles, les mêmes narratifs, les mêmes récits collectifs. La culture du vide, permise par la prolifération du mythologique. Un monde où le sens est "déjà bien dégraissé" ajoute le sémiologue.
Le cas Bardella en couverture de Paris : le mythe par excellence
Citoyen, réveille ton esprit critique
Donc on peut faire comme si cela n'était pas grave, comme si ce n'était qu'une "couverture", comme si cela avait peu d'intérêt d'analyse. Mais c'est en réalité tout le contraire : prendre conscience que ces mythes (ou images et symboles, déformés, écrasés, vidés), accentuent à chaque fois un peu plus la médiocrité de notre débat public, le vide intellectuel de l'espace politique, la pauvreté de nos échanges citoyens. D'ailleurs Roland Barthes rejoint la pensée d'Hannah Arendt lorsqu'il déclare "le mythe est une parole dépolitisée". Vous n'avez plus rien à penser, à creuser, à construire. Le mythe s'impose, dans toute sa "naturalité", dans l'éclat de son évidence, vous faisant oublier toutes les intentions, toutes les volontés, toutes les constructions sous-jacentes.
Appliquons le concept de mythe à la couverture
Ici, la couverture fonctionne comme un message à la fois explicite (niveau dénoté) et implicite (niveau connoté). De prime abord on observe rien de plus que l'ordinarité d'un coupe dont l' "idylle" est désormais officialisée. Tous les signes convergent : paysage extérieur, lumière naturelle, postures symétriques, mains dans les poches. La banalité et le commun à l'état pur. Des gens comme tout le monde. Sauf qu'en choisissant cette parure de la banalité, Paris Match évacue volontairement plusieurs aspects :
La non "banalité" de ce personnage politique, une manière de valoriser un futur présidentiable. Si jamais, Paris Match tire son épingle du jeu quoique sera le résultat des élections 2027. L'effacement total de la fonction et du statut politique son nécessaire. Rendant le message implicite encore plus acceptable : "l'homme normal amoureux".
Tout aussi grave, est souvent oublié ou négligé : en prenant ce parti-pris de la naturalité romantique, comme Paris Match l'avait déjà fait (et à chaque campagne présidentielle), en 2017 avec le couple Macron, le journal décrédibilise toujours un peu plus la parole médiatique, participant au grand carphanaüm généralisé du Savoir, déliant davantage le lien entre Citoyens et ses Représentants politiques, nécessaires en Démocratie.
Paris Match, toujours prompt à valoriser le couple politique, version moderne du Roi et de la Reine dans sa plus pure monarchie
Tout aussi marquant, l'utilisation de ce qui peut exister de plus Beau dans la vie d'un humain, l'Amour, l'Idylle, la Recontre Amoureuse, détourné comme un vulgaire spot publicitaire, comme une injonction à "voter comme il faut" (mais en fait, pas selon des Valeurs mais bien toujours du côté du gagnant).
Sans oublier ce petit côté "Faiseur de Rois" du journal, connu pour son exhibition sans limite de ceux qui, de près ou de loin, s'accroche comme des sangsues à toute lignée Royale, au sens large du terme : qu'elle soit française, anglaise ou monegasque, qu'elle soit artistocrate ou nouvellement riche (stars de ciné ou de la pop music entrant dans cette dernière catégorie). Pour le dire rapidement : c'est bien l'idédologie petite bourgeoise qui continue d'oeuvrer, 60 ans après les écrits de Roland Barthes.
Pourquoi c'est insupportable ?
Il est insupportable, à mon sens, que nous soyons encore pris pour des imbéciles alors que l'équation est visible :
mise en scène → perçue comme spontanée
choix éditorial → perçu comme information factuelle
narration → perçue comme normale, sans remise en cause possible.
mythe → toute revendication est évacuée, le mythe est un prêt-à-penser confortable. Le mythe est une parole volée disait Barthes. C'est bien cela dont il s'agit.
Ici, le politique disparaît, l’individu apparaît. La stratégie s’efface, la naturalité s’impose pour mieux nous imposer un cadre. Nous guider, parce que le Peuple est stupide, il faut bien comprendre !
Roland Barthes et le mythe, véhicule de l'idéologie petite-bourgeoise
Pourquoi ai-je une envie de rédiger cet article ?
Moins par conviction politique (je suis abstentioniste) que par souvenir des écrits de Roland Barthes. A son époque, le sémiologue avait rédigé un article "Bichon chez les nègres" qui racontait les exploits relatés par Paris Match, de cet enfant blanc, ayant failli être mangé", évoluant au sein d'une tribu cannibale.
Bichon chez les Nègres, images documentées par Roland Barthes
Dans son analyse, le sémilogue montre comment la construction mythologique est double :
réduction de l’Autre à une figure simplifiée
intégration de cette figure dans un récit rassurant pour la bourgeoisie
Autrement dit, le “Noir” n’est pas décrit comme sujet historique, mais comme fonction symbolique dans un imaginaire occidental.
Barthes montre que ce type de représentation ne relève pas d’une erreur ou d’un stéréotype isolé, mais d’un système sémiologique cohérent, où chaque image vient confirmer une vision du monde déjà construite.
Ce que fait le mythe :
il retire la conflictualité
il neutralise la domination
il remplace la violence par de l’innocence
Résultat :
→ la relation coloniale apparaît comme naturelle, presque affective
C’est précisément ce que Barthes appelle :
→ transformer une relation historique en évidence anthropologique.
Ici, toute l'Histoire de la colonisation, la violence historique, les rapports de domination sont chassés, voire inversés (le "Blanc" innocent et chétif réussit finalement à "éduqué" ou "rendre humain" les cannibals "Noirs"). La scène anodine est en fait le réceptacle de l'Imaginaire d'une époque, le produit de schèmes Culturels (qui n'ont rien de Naturels ou d'Evidents, donc). L'esthétisation de l’Autre le réduit à une image fantasmée.
Le point en commun entre Bichon et Bardella
L’intérêt de « Bichon chez les Nègres » dépasse largement son contexte. Barthes met en évidence une structure réutilisable :
simplification d’un sujet complexe
esthétisation
effacement du contexte
production d’une évidence émotionnelle
Ce schéma est exactement celui que l’on retrouve dans les médias contemporains en général, mais de manière très précise dans la couverture de Paris Match de cette semaine. Avec une succession assez notable (et reconnaissable pour tout bon sémiologue en herbe) : personnalisation > romantisation > dépolitisation.
Dans les deux cas :
un sujet politique ou historique
est transformé en scène “naturelle”
par un dispositif visuel et narratif
qui neutralise les tensions
Dans Bichon chez les Nègres → la domination coloniale devient relation anodine
Dans Paris Match (Bardella) → le politique devient romance
Même structure sous-jacente : le mythe.
A retenir : Barthes ne critique pas une image, mais une opération : celle qui consiste à vider le réel de son histoire pour le remplir d’une évidence émotionnelle. Dans tous les cas, le mythe fonctionne comme une machine à rendre acceptable ce qui ne l’est pas spontanément.
L’idéologie petite-bourgeoise chez Barthes : une machine à produire de l’évidence
Plus généralement, Roland Barthes passera sa vie à démonter l'idéologie sous-jacente de son époque, qu'il nomme "petite bourgeoise", ou encore "le consensus petit bourgeois", c'est-à-dire la manière dont les Formes et les Symboles d'une classe dominante s'impose aux autres. Une vingtaine d'années plus tard, il inspirera les travaux sociologiques de Pierre Bourdieu.
Chez Roland Barthes, la petite bourgeoisie n’est pas seulement une classe sociale.C’est une forme d’idéologie diffuse, dont la spécificité est de ne jamais se présenter comme telle.
Dans Mythologies, Barthes montre que la petite bourgeoisie ne produit pas un discours explicite, structuré, assumé. Elle produit au contraire un imaginaire naturalisé, c’est-à-dire un ensemble de représentations qui apparaissent comme allant de soi.
Sa force tient précisément à cela : elle efface son propre statut idéologique.
La petite bourgeoisie se pense comme neutre.
Elle ne se voit pas comme :
dominante
située
stratégique
Elle se perçoit comme :
universelle
raisonnable
évidente
FInalement, l’idéologie la plus efficace est celle qui se croit non idéologique.
L’idéologie petite-bourgeoise, telle que la décrit Barthes, ne s’impose pas par la force mais par l’évidence. Elle ne dit pas “voici ce qu’il faut penser”, elle produit un monde dans lequel certaines choses apparaissent comme naturelles. En transformant l’histoire en nature, elle neutralise la conflictualité et rend invisibles les rapports de pouvoir. Sa force n’est pas d’imposer, mais de faire oublier qu’il y a quelque chose à interroger.
A retenir pour faire travailler son esprit critique face aux médias et discours politiques :
Voici les points à retenir de l'idéologie petite bourgeoise véhiculée par le mythe, ou instrumentalisant la structure mythologique en sa faveur :
Une idéologie sans nom : la bourgeoisie peut être nommée, contestée, située historiquement.La petite bourgeoisie, elle, est insaisissable. Elle ne dit jamais :
“voici notre vision du monde” ou "voilà comment vous DEVEZ penser", mais “c’est comme ça”, “c’est normal”; “c’est naturel”
La naturalisation comme procédé structurant : Le mécanisme central est consiste à. transformer une construction historique en évidence naturelle. Nous l'avons vu, le signe est vidé de son histoire, puis rempli d’un sens “innocent”.
Une idéologie de la modération et du consensus : La petite bourgeoisie ne produit pas des positions extrêmes. Elle produit du lisse, du conciliant, du rassurant.
Dépolitisation systématique : les rapports sociaux ne sont plus perçus comme historiques mais comme naturels, voire biologiques (déterminés), les rapports de domination sont "normaux", voire "nécessaires.
Le rôle des médias : relais du mythe. Les médias jouent un rôle clé dans cette diffusion. Non pas en imposant un discours idéologique frontal,mais en produisant des images, récits et formats émotionnels qui vont dans ce sens. Ces formats ont une propriété : ils court-circuitent l’analyse !
Barthes affirmait :
“Admettons que la tâche historique de l’intellectuel (ou de l’écrivain), ce soit aujourd’hui d’entretenir et d’accentuer la décomposition de la conscience bourgeoise (...)” Roland Barthes par Roland Barthes.
J'espère à mon petit niveau avoir contribué à cet édifice.